Amoureux à la Cité... le récit de Camille

Feb 14, 2020

Sacramento, le 13 février 2020. 

           

            Ma Sélène, 

 

            Si tu savais comme j’envie tes larmes. Si tu avais le recul de mon âge tu saurais à quel point ces larmes, il faut les savourer, les boire, les bénir. On ne le sait jamais assez quand elles éclatent. On les maudit, par ignorance. Ce sont les larmes de l’Amour. De la Jeunesse. Ce sont des larmes de désillusion que l’on est apte à produire uniquement lorsqu’on est encore plein d’illusions. Elles ne peuvent plus couler lorsqu’on a perdu la foi, qu’on est incapable de ressentir, d’aimer. Et tu me demandes à moi, ta tante célibataire, ce qu’est l’Amour ! le sexe ! Quelle blague. Je n’en sais fichtrement rien. Tout ce que je sais, c’est que toi tu ressens des émotions, et moi, plus rien.

 

            Ton histoire m’a toutefois fait penser à un de mes premiers amours. C’était il y a vingt ans, à la Cité Internationale (que tu dis vouloir quitter, inconsciente !). J’avais intégré l’association des résidents quand un jour, un garçon des Arts et Métiers est venu nous rejoindre. Grand, mince, un visage ni remarquablement beau, ni laid. Il dégageait une gentillesse naturelle, sans manque ni excès de confiance en lui. Il me plut.

 

            Nous avions organisé une soirée pour financer deux projets : le voyage en Tunisie de la troupe de théâtre menée par mon amie Aïcha et le court-métrage du pôle cinéma mené par mon ami Christophe. Après le ménage collectif, je l’appelai et prétendis m’être perdue. Il vint à mon secours. Nous rentrâmes chez lui. Tout en nous préparant un chocolat chaud, il me parla de ses origines modestes savoyardes, de sa famille. Me montra ensuite de magnifiques portraits de vieillards et d’enfants qu’il avait pris en photo lors d’un voyage humanitaire en Biélorussie. J’enviai cette solidarité dont les universités étaient dépourvues. Il modéra mon admiration en précisant que la plupart ne faisait cela que pour noircir leur C.V., incapables de partager, ne serait-ce qu’un petit-déjeuner sans se battre sur la propriété des céréales, d’un bout de pain.

 

            Nous fîmes l’amour à l’aube. Il fut amoureux de moi quinze jours puis m’annonça que tout était fini : il m’avait idéalisée, s’était trompé. Pourtant, nous continuâmes de faire l’amour pendant sept mois, en moyenne quatre fois par semaine, trois fois par soir. 

            Mon plaisir étant son objectif principal, il prêtait attention au moindre soubresaut de mon corps, à la moindre expression de mon visage. Combien d’hommes ont affirmé m’aimer sans se préoccuper autant de mon plaisir ?

 

            Et je le lui rendais bien. Je n’ai jamais conçu l’acte physique autrement que comme un acte de partage depuis. Jamais il n’a été question de juger l’autre selon ses « performances » ou des rôles stéréotypés attribués à l’un ou l’autre selon son genre. Plus tard, je compris que la majorité des rapports ne fonctionnait pas ainsi : l’homme se sent obligé de prouver sa virilité et si la femme manifeste son mécontentement, cela le blesse profondément. Ce qui ne mène à rien de bon et généreux entre les protagonistes. Cela devient un rapport de forces, belliqueux, triste.

 

            À la fin de nos dons et contre-dons physiques, nous étions souvent morts de faim. Il découpait alors du saucisson. Nous riions d’un rien, d’une rondelle qui roulait sur le sol. Au couteau, il coupait méticuleusement les étiquettes de mes culottes, qu’il jugeait inesthétiques. « Bouge pas ! » grondait-il autoritairement, de façon quasi paternelle, dénuée de désir.

 

            Ce garçon, qui m’avait plu physiquement par la régularité parfaite mais ordinaire de son corps, me touchait par la sensibilité irrégulière et singulière de son âme.

 

            Nous avons investi les douches de la MEASE, des Arts et Métiers, mais aussi d’Allemagne, en nous donnant une fois rendez-vous en pleine nuit. Les douches allemandes étaient propres. Pléonasme. Un recoin souterrain de la Maison d’Espagne ; un banc à proximité des cours de tennis… Des aventures charnelles aux quatre coins de la Cité qui m’égayaient mais des subtilités verbales qui m’assassinaient aussi : « Je t’aime à ma façon ».

 

            Alors qu’est-ce que l’Amour ? No idea. Mais j’ai toujours douté a posteriori de la valeur de l’amour des hommes qui ont prétendu m’avoir aimée. J’ai l’impression qu’ils aimaient un rêve éveillé que l’on faisait à deux et dont le réveil fut brutal. Je crois que cet amant de la Cité est la seule personne qui m’ait aimée sans idéalisation, sainement, à travers tous les pores de sa peau.

           

            Ne quitte pas la Cité. C’est un lieu où les êtres exceptionnels, riches d’esprit et de coeur, sont moins clairsemés que dans le monde extérieur. Tu es en train d’y vivre les amours et les amitiés fondatrices de tes idéaux futurs, sans autre réalisme que celui d’un présent perpétuel, sans cynisme, sans défiance, sans peur. Tu es en train d’y construire tes plus beaux souvenirs. 

 

  Tendrement, 

                           Ta tatie. 

 


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