Amoureux à la Cité... le récit de Paul

Feb 14, 2020

La maison arménienne n’est pas une fête. Sa bibliothèque est sombre et poussiéreuse. Comme la partie des livres interdits de Poudlard, personne n’y met les pieds. Seul le pont couvert qui relie la maison à une autre reçoit un peu de la lumière du jour. Les autres artères sont plongées, jour et nuit, dans une fraîche pénombre.

En rentrant un soir d’une courte journée d’étude, Shmuel, peu pressé de retrouver sa chambre aux murs verdâtres et aux meubles géométriques, retourna l’étiquette d’une valise jetée dans le hall d’entrée. Provenance : Athènes ; nom : Alexia.

Alexia avait emménagé dans la chambre en face de lui. On la sentait trépider d’impatience de construire un je-ne-sais-quoi parisien, une attitude, un style, une démarche ; et pour cela il lui fallait des amis, un clan, des compagnons de séjour dans la capitale française.

Shmuel était né à Jérusalem. Après un an dans la capitale française, il était devenu tout à fait irritable, fatigué et plaintif. Il ne voyait plus de Paris que son ciel. Un ciel gris se reflétant dans un fleuve grisâtre.

Le soir de Hanoukka, il invita Alexia à l’allumage du chandelier dans sa chambre. A la fin des bénédictions, il lui tendit la bougie principale, le shemesh, et elle usa de sa flamme pour allumer les huit autres. « Nous commémorons ce soir la victoire des Juifs sur les Grecs. Amen » s’exclama-t-il.

 Quelques jours plus tard, elle lui offrit une calligraphie. Il s’agissait de l’inscription « Connais-toi toi-même » qui figurait à l’entrée du temple de Delphes. En retour, il lui glissa sous la porte un vers tiré d’un psaume de David : « Si je t’oublie Jérusalem… »

Le jour où ils se rendirent compte qu’il n’était pas un soir qu’elle ne passa sans lui, qu’ils avaient leur langage à eux, le printemps était déjà arrivé.

Un matin, Alexia, se réveillant à peine, entendit qu’on toquait à sa porte. Shmuel se tenait à l’entrée valises en main. Son commandant l’avait appelé, il devait rejoindre immédiatement son régiment.

Les jours qui suivirent ne furent pas les plus gais pour Alexia. Elle en comprit la cause et, peu après, pressés de se revoir, elle monta dans l’avion pour Tel Aviv.

Shmuel lui fit découvrir les hauteurs de Yamin Moshé à Jérusalem.  Il n’est de meilleur endroit pour profiter de ce qu’il appelait « la mystique douceur » de la ville. « Cela ressemble vraiment au Parthénon, » dit Alexia, rapportant, une fois n’est pas coutume, toutes choses vues à sa terre natale. « Même ta synagogue est un mot grec. »

Elle était si belle, si méditerranéenne ce soir-là. Jérusalem a ceci en commun avec la Cité U qu’elle est aussi un carrefour du monde ; mais elle est unique en ceci que sous sa protection, nos deux amants s’échangèrent un baiser.

Etait-ce le souvenir de cette nuit plus douce qu’une pomme trempée dans le miel ? Ou bien la collection de tous ces moments parisiens qui fit que leur éloignement inattendu n’ébranla pas leur amour ?

Shmuel se décida à passer le mois de septembre à Paris. L’opération qui l’avait retenue était terminée, il pouvait retourner à sa vie étudiante et innocente. Il retrouva la Babel qu’il avait quittée : les maisons américaine, libanaise – il avait vécu avec des citoyens de pays avec lesquels le sien était encore en guerre -, argentine… et arménienne.

Ils décidèrent pour l’occasion de sortir de Paris. L’heure était au changement. Ils virent les jardins de Monet, déjeunèrent au château de la Roche Guyon, découvrirent ensemble la Comédie Française. Shmuel voulut déclamer quelques vers de La Fontaine qu’il avait appris pour l’occasion. Elle écouta la fable d’un fromage tombant d’un bec, selon le rythme haché de l’accent israélien. Elle appelait ça la « lame israélienne » d’un accent « à couper au couteau ».

Cette journée-là ils rentrèrent assez tard pour que la gardienne de la maison ne s’aperçût pas de la présence de Shmuel. Partagés entre le désir et la fatigue, ils choisirent le premier et ne fermèrent plus les yeux que de plaisir.

De longues minutes s’écoulèrent. Elles étaient langoureusement grecques, hébraïques et un chouya françaises. C’était l’amour tel qu’il se fait à la Cité Internationale. Celui de ceux qui savent que, sans amour, une minute à Paris est perdue. Elle est comme l’eau de la Seine qui coule, morne et solitaire,  et qui vous file entre les doigts.

 


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