Amoureux à la Cité... le récit de Jean-Marie

Feb 14, 2020

C’était un soir de mars, Jacques et Philippe s’étaient retrouvés avec d’autres copains dans une chambre de la Cité universitaire.

Entré à l’École des ponts et chaussées à la fin de l’été 1968, il y avait déjà trois ans à cette époque, Jacques avait rencontré Philippe inscrit, lui, à l’École spéciale d’architecture. Ces deux provinciaux résidaient tous les deux à la Cité U et s’étaient trouvés suffisamment d’affinités pour fraterniser sans délai. La Maison de Norvège hébergeait Philippe, Jacques résidait au Franco-B, comme la coutume nomme le collège britannique. Le campus était leur repaire et la base de leur futur envol vers un avenir plein de promesses. Il avait donné un confortable sentiment de refuge à ses locataires pendant les événements de mai-juin soixante-huit et les années suivantes. Les conflits de la planète agitaient ce microcosme international autant que les manifs du Quartier latin, tempérés par la force d’inertie de cet espace arrimé à la pesanteur du monde, sans en être exempté. Le Shah avait fait fermer la Maison de l’Iran, ébranlée par l’agitation permanente de ses opposants, des occupations multiples avaient perturbé la Fondation hellénique, le collège d’Espagne pillé et envahi par des activistes antifranquistes était barricadé. D’autres maisons, elles aussi secouées, parvenaient à contenir les échos des crises nationales importés par les étudiants rebelles à la politique de leur gouvernement.

Les deux amis se trouvèrent vite d’autres compères prêts à s’entasser le soir chez l’un ou l’autre, saisissant toutes les opportunités pour se rencontrer à l’occasion d’un débat politique, la venue d’une nouvelle copine, l’aubaine d’un pack de bière, mêlant avec une égale ardeur études laborieuses, débats politiques et gaillardes aventures.

La petite bande qu’ils formaient, trotskistes, anarchistes autoproclamés ou apparentés babas cool, se retrouvait entre meetings et études universitaires pour célébrer l’embrasement de la vie que favorisait le campus. Ils vivaient leurs dernières années d’insouciance, avant celles des contraintes professionnelles et des comportements formalistes des gens installés. Un grain de folie dans des projets d’avenir plus sages. Ils se voyaient contempteurs du monde, ne s’estimaient responsables de rien.

Ce soir de printemps, ils s’étaient réunis à la Fondation Deutsch de la Meurthe – la Deutsch – dans la chambre de Françoise, pour rédiger un tract. Le libelle appelait sans doute à manifester contre le mouvement d’extrême droite Ordre Nouveau, qui venait de tenir un meeting à Bercy, ou bien à défendre la grève de la faim de gauchistes emprisonnés, ce diable d’Alain Geismar en tête – il est à présent inspecteur général de l’Éducation nationale – ou alors à faire le procès de la guerre du Viêt Nam.

Dans quel mouvement militait Françoise ? Un quart de siècle plus tard, Jacques ne s’en souvient pas, il s’en fiche d’ailleurs. Ce qui avait été essentiel ce soir-là, c’est qu’elle était dans une chambre double et qu’elle la partageait avec une autre étudiante, une fille aux lèvres gourmandes, les cheveux châtain foncé, le front large et les yeux noirs. Elle était assise dans un coin de son lit, en blue-jean noir et pull mettant en valeur sa poitrine, un livre posé sur ses jambes croisées, jetant de brefs regards sur eux avec la curiosité d’une visiteuse de zoo. Rejetant sur le côté sa lourde chevelure, elle redressa ses épaules d’un geste orgueilleux et sensuel, et Jacques fut conquis sur-le-champ. Il n’y avait plus de tract soutenant il ne savait quelle cause, ni de camarades travaillant à le rédiger à l’autre bout de la pièce. Il s’approcha, faisant mine de s’intéresser à ce qu’elle lisait. Son livre était écrit en grec. Elle était grecque. Délaissant ses copains furibonds devant son dilettantisme, il voulut immédiatement montrer à cette fille sa science hellénistique.

– Entre les Romains et les Grecs, je préfère cent fois les Grecs ! Les Romains étaient des péquenots, des soudards, des doctrinaires !

– Des quoi ?

– Des paysans, des soldats, des juristes. Tu me comprends ? Les Grecs furent des philosophes, des guerriers, des artistes. Rien de commun entre eux ! D’ailleurs, quand Rome a vaincu Athènes, c’est Rome qui a été colonisée. La pensée grecque a envahi l’Italie, les vaincus ont conquis l’âme romaine.

Elle le regarda, étonnée et amusée par cette diatribe où il mettait toute son énergie à forcer le trait. Il continua avec moins de grandiloquence devant la placidité qu’elle affichait, jusqu’à ce qu’elle stoppe ses tirades.

– Et c’est ça que tu connais de la Grèce, ce qui s’est passé il y a plus de deux mille ans ? Bravo ! Et aujourd’hui ?

Jacques, désarçonné, chercha la parade. Bien sûr qu’il savait ce que devenait la Grèce avec ses colonels pas très démocratiques aux commandes. Il avait même une histoire à raconter. Il la lui narra à voix basse, sur le ton de la blague.

– Il y a deux ou trois ans, pour aller en vacances en Turquie avec mon amie, nous avons traversé en voiture le nord de la Grèce, mais hors sol en quelque sorte. Nous ne voulions nous compromettre d’aucune manière avec la junte des colonels. Tu comprends ?

Oui, elle comprenait. Il s’installa à l’autre bout du lit pour poursuivre son histoire.

Ils avaient parcouru le nord de la Grèce sans mettre pied à terre ne serait-ce qu’une fois. Les roues de sa 2 CV, déclarées otages de la dictature par leur inévitable contact avec l’asphalte, leur avaient permis de réaliser ce magnifique tour de passe-passe, mangeant dans la voiture les sandwiches préparés en Yougoslavie, jusqu’au moment où la nécessité de faire le plein d’essence posa quelques problèmes à leur vœu de chasteté politique. Le pompiste, ignorant le dilemme qu’ils vivaient, sauva leur honneur en remplissant lui-même le réservoir et en venant chercher la monnaie à la vitre de la voiture, sans se rendre compte du formidable cadeau que procurait son geste à leur petite vertu. Leur bonne action militante accomplie, ils avaient pu reprendre la route l’esprit en paix jusqu’à Istanbul, la Sublime Porte ottomane !

Il riait de cette bonne blague, il n’était pourtant pas sûr de marquer un point, il s’en rendait peu à peu compte en la regardant écouter sans rire de ce grotesque épisode. La réponse plutôt sèche montra que son exercice de séduction battait de l’aile. Elle serrait fortement le livre entre ses mains.

– Et évidemment, la politique du gouvernement turc te convenait mieux ?

Il ne sut que répondre. Il comprenait trop tard qu’entre Turcs et Grecs, il y avait une vieille histoire de haine recuite et que faire le plein d’essence en restant assis sur la banquette n’était pas à la hauteur de la situation. Elle lui parla de l’expulsion des Grecs de l’Asie Mineure – la Grande Catastrophe – pendant la Première Guerre mondiale, du massacre des familles grecques à Istanbul qui s’était passé quand elle était petite.

– C’est peut-être loin, mais toutes les familles de Grèce s’en souviennent encore, mes parents en parlaient beaucoup, et pourtant, ils ne venaient pas d’Anatolie !

Il en profita pour mettre en avant sa science, et se faire pardonner.

– Les Turcs ont éventré le Parthénon avec l’explosion de la poudrerie qu’ils y avaient installée !

Un lourd contentieux, en effet, qui n’effaçait pas le fait qu’il était plus prisonnier de ses affects que de sa jugeote dans sa dérisoire épopée transhellénique. Mais l’histoire de Jacques finit par la faire sourire et elle libéra un peu de place à côté d’elle. Il s’y installa sans chercher à flirter davantage. Elle lui montra le livre qu’elle lisait. Des poèmes d’Aléxandros Panagoúlis. Elle contenait son émotion en feuilletant les pages.

– Panagoúlis a été torturé par les colonels, il s’est évadé plusieurs fois, a été repris, torturé encore. Il est en prison. Si tu savais ce qu’il a subi ! Il est tellement entier dans tout ce qu’il entreprend ! Alors, quand j’écoute ce que disent tes copains, je me dis que vous avez beaucoup de chance d’être français. Vous me faites sourire avec vos luttes mesquines.

Jacques se taisait. Elle continua :

– Demain, c’est le 21 avril. Tu sais ce qui s’est passé en Grèce ce jour-là, il y a quatre ans ?

Jacques perdit de sa superbe. Il souleva haut ses sourcils en signe d’ignorance. Elle reprit :

– C’est le jour où les colonels ont fait leur coup d’État. Ils sont toujours là. Il parle de ça, votre pamphlet ? Vous êtes en démocratie, vous avez tout ce que vous voulez et vous sortez dans la rue tout casser ? Sais-tu ce que nous vivons actuellement ?

Il pensait le savoir, mais dans l’échelle des combats gauchistes, le Viêt Nam sous le dévastateur agent orange passait loin devant la Grèce ensoleillée, le nez de Pinocchio du président Nixon occultait la truffe du colonel-régent Papadópoulos.

Il n’osa plus faire le malin. Il se sentit médiocre dans cette chambre, avec ses camarades qui continuaient de rédiger furieusement un tract qui n’aurait aucune incidence sur leurs vies, ni sur aucune autre d’ailleurs. Cette fille ne montrait ni moquerie ni dédain à son égard. Dehors, c’était la nuit, il faisait chaud dans la chambre où se poursuivait le conciliabule de ses copains. Emmitouflée dans son pull d’où sortaient ses mains serrant le livre de poèmes, elle lui faisait part de sa réflexion, sans arrière-pensée. Elle parlait un français correct, pas celui des rues ou des copains, c’était celui que l’on enseigne dans les écoles françaises à l’étranger, elle roulait les « r » de façon délicieusement légère, mêlait parfois les « s » et les « ch » avec une voix grave d’alto, hésitant peu dans sa recherche des mots. Jacques s’étonna de la richesse de son langage.

– Papa a fait sa médecine en France. Il m’a poussée à apprendre ta langue très tôt.

Elle préparait un mémoire à l’Institut d’archéologie sur l’art de la fresque dans la civilisation minoenne.

– Tu connais cet Institut ? C’est un drôle d’immeuble en brique rouge face à l’avenue de l’Observatoire. Il ressemble autant à une mosquée africaine qu’à un palais italien.

Jacques trouva immédiatement la question de l’art minoen moins périlleuse que la controverse gréco-turque. Ses amis débattaient toujours de la formulation du tract. Il baissa la voix.

– Et comment t’appelles-tu ?

– Dáphni.

– C’est un beau prénom de nymphe. Mais une histoire terrifiante, puisque Daphné refuse l’amour ! Elle préfère être transformée en laurier-rose plutôt que se laisser toucher par son prétendant. C’est plutôt bête, non ? Son amoureux était un satyre à corne de bouc, sans doute.

– C’était Apollon…

– Ouah ! Ça change tout. Un dieu, et pas n’importe lequel…

– Peut-être, mais depuis, les lauriers-roses fleurissent partout en Grèce. Et j’aime beaucoup ceux qui sont blancs, blancs comme la neige.

Jacques chercha à avancer ses pions.

– J’espère que tu ne vis pas les mêmes sentiments que la nymphe au point d’être tentée de te transformer en laurier-rose ?

– Il faut se méfier des apollons ! Belles croupes, petits cerveaux. Mais nous, les filles, nous avons aujourd’hui d’autres méthodes pour écarter ceux qui nous harcèlent, n’est-ce pas ? Et ta copine, comment va-t-elle ?

Cette Dáphni avait des griffes et savait les utiliser.

– Elle est restée en province… C’est une histoire passée…

Il se replia sur des assises plus sûres, des banalités. À l’autre bout de la pièce, le tract était rédigé, tout le monde se levait en jetant les cannettes de bière vides dans la caisse à papier.

– T’es prêt, Jacques, ou tu hésites encore entre Karl Marx et William Reich ?

Il salua gauchement les deux filles qui avaient ouvert la porte de leur chambre à leur comité et suivit le mouvement.

 

Huit jours plus tard, au moment où il sortait du restaurant universitaire, Dáphni y entrait avec un groupe de ses amis, des Grecs. Elle était vêtue de la même façon que lorsqu’il l’avait rencontrée dans sa chambre, jean noir et pull moulant ras du cou. Le mouvement de sa marche était à la fois calme et dansant, un déhanchement sensuel et impassible. Entourée de ces garçons, elle ne l’avait pas remarqué. Au moment de la croiser, il lui toucha le bras. Elle s’arrêta, se tourna vers lui sans marquer d’émotion. Il lui fit son plus beau sourire.

– Salut, Dáphni ! Je vais prendre un café au Chalet du Parc. Tu m’y rejoins tout à l’heure ?

Il y avait du défi d’aller la chercher au milieu de tous ces garçons qui s’étaient arrêtés et le regardaient comme une bête curieuse. Son invitation n’était ni délicate ni sans risque.

Elle regarda rapidement ses amis, puis tournant à nouveau la tête, les yeux droits sur lui comme le font les chats, elle lui donna froidement sa réponse.

– Juste un moment, je suis occupée ensuite.

Le temps de passer dans sa chambre déposer ses affaires pendant qu’elle prenait son repas et d’aller s’installer à la terrasse de la brasserie adossée au parc Montsouris, il organisa son attente en prenant une pose décontractée, se demandant si sa compagnie de Grecs l’entourerait. Enfin, elle apparut, elle était seule.

Assise devant son café, maintenant détendue, elle le regarda amusée.

– Tu es le premier Français que je croise qui connaît le mythe de Daphné !

Flatté, Jacques n’osa pas lui dire comment il l’avait appris, par hasard, en se promenant dans la ville. Pour atteindre le métro depuis sa résidence, évitant la rue qu’il trouvait un brin ennuyeuse, il lui arrivait de passer par les allées calmes et fleuries de l’hôpital Sainte-Anne. Sa curiosité avait été attisée par une statue érigée sur l’un des parterres insérés dans la succession des bâtiments. Elle représentait une jeune fille courant dans le plus simple appareil et dont les mains tendues vers le ciel s’enflammaient. Un médecin passant à ce moment fut heureux de montrer que sa science ne s’arrêtait pas à la rédaction d’ordonnances.

– Ce que vous voyez sortir de ses bras, ce ne sont pas des flammes, ni même des bistouris, jeune homme, ce sont des branches. Cette femme ne s’effeuille pas, elle se couvre de verdure.

Et il s’était appliqué à lui narrer la consternante histoire de Daphné…

Au bout de quelque temps passé à bavarder, Jacques voulut se montrer délicat. Elle avait dit tout à l’heure qu’elle ne pourrait pas rester longtemps, qu’elle avait des engagements, il le lui rappela.

– Personnellement, j’ai du temps, mais tes gardes du corps t’attendent peut-être ?

Elle le regarda de ses profonds yeux noirs.

– Ce n’est pas trop important.

Il comprenait. La hiérarchie des urgences avait été rectifiée, l’emploi du temps chargé qu’elle avait indiqué avant de déjeuner n’était qu’un banal élément de stratégie féminine, un joker en quelque sorte. Elle continua à se montrer curieuse sur ses études, sa famille, jusqu’au moment où une pluie soudaine se mit à tomber à verse sur la terrasse. Il lui posa sa veste sur la tête.

– Giboulée d’avril ! Je te voile et je t’accompagne jusque chez toi.

Sa résidence n’était pas loin. Mais le temps d’arriver au pied de chez elle, il était trempé et la veste prêtée avait joué un rôle peu efficace. Elle le regarda d’un air plus amusé qu’apitoyé.

– Monte te sécher. Tes cheveux sont aplatis, tu fais pitié comme un chat mouillé !

Il la suivit dans sa chambre. Sa colocataire était présente. Dáphni tendit une serviette à Jacques et disparut dans la salle de bains. Tandis qu’il posait sa veste sur le radiateur et frottait avec ardeur sa chevelure, Françoise le regardait, goguenarde.

– Tu es venu pour rédiger un nouveau tract ?

– Il était très bien, ce tract ! Ma défection passagère n’a pas été dramatique. Peut-être même chanceuse : moi absent, ça faisait un débatteur de moins, il a été plus rapide à finaliser.

– Chanceuse pour toi, je crois. Les voies de la Révolution sont impénétrables. La tienne doit s’arrêter à la perfection du bonheur, comme aurait dit Saint-Just. Dès que vous êtes sortis de la chambre, l’autre jour, elle m’a demandé ton prénom. Je dois partir en cours. Tu lui diras que je reviens avec des fruits.

Resté seul, il regarda la chambre d’un œil neuf. Le mur du côté de la table de Françoise était couvert d’affiches, une sérigraphie de Che Guevara fumant un havane était épinglée à côté d’une reproduction de Louise Michel au menton volontaire, une photo de Jorge Donn dansant le Boléro, un prospectus du Grand Magic Circus, le planning de ses cours, des rendez-vous à ne pas oublier, des courses à faire… Celui qui surplombait la table et le lit de Dáphni était vide de toute image. Était-elle discrète, se sentait-elle ici en transit, le dépouillement du mur signait-il un choix esthétique ?

Sur son étagère s’empilaient des ouvrages empruntés à une bibliothèque universitaire et quelques livres, des poèmes en grec et un cahier de dessins qu’il saisit. Il était à couvert d’esquisses, de croquis de visages. Il reconnut celui de Françoise, celui d’un garçon qui était dans le groupe du resto U. Il y avait beaucoup de portraits de lui. Dáphni tardait à sortir de la salle de bains.

Enfin, elle réapparut. Elle avait pris une douche et ses cheveux humides étaient retenus dans une serviette joliment nouée sur sa tête. La robe sombre à petits motifs clairs en satin fermière qu’elle avait enfilée amplifiait le mouvement de son corps. Il imagina ses seins libres sous la robe. Elle s’assit sur son lit dans la même position que la première fois qu’il l’avait vue, immobile, le regardant intensément. Jacques s’installa près d’elle.

– Coiffure grecque ? Elle est jolie ta robe.

– C’est moi qui l’ai dessinée et cousue.

– Tu en es l’auteur ? Comme les portraits dans ton cahier à dessins ?

Les yeux discrètement fermés, elle hocha la tête.

– Tu l’as regardé ?

Elle se redressa à moitié, tendant un bras vers l’étagère. Son corps se tendit sous la robe pour atteindre le cahier, se replia comme une liane. Elle tournait les pages une à une, expliquant le plaisir qu’elle avait à portraiturer ses amis et la difficulté pratique à établir les relevés des fresques antiques, un exercice qui constituait l’essentiel de son travail universitaire. Précision du relevé, authenticité des couleurs défraîchies par les siècles, proposition de restitution des parties disparues… Elle discourait avec le ton attentionné d’une élève défendant son mémoire devant son jury.

– Bravo ! Tu as un sacré coup de crayon.

Il se pencha vers elle et posa fugitivement ses lèvres sur sa joue. Elle abandonna le cahier en haut du lit et s’adossa au mur. Jacques tressaillit de tout son corps, suivit son mouvement. Elle allongea ses jambes sans le quitter des yeux. Il remonta la robe au-dessus de sa taille, dégrafa prestement les boutons qui serraient sa poitrine. Ils se mirent à deux pour faire glisser le tissu par-dessus sa tête, entraînant la serviette qui enserrait sa chevelure. Il la serra contre elle, ses cheveux humides sur la bouche, les yeux fermés, et resta un instant immobile. Puis il se dévêtit à son tour, arrachant ses chaussures, entassant en vrac sur le sol des habits encore trempés par la pluie. Il n’avait plus froid du tout.

L’heure tournait. Françoise pouvait rentrer à tout moment et Jacques devait quitter la chambre. En se rhabillant, il s’aperçut que sa verge était ensanglantée. Il bredouilla à voix basse.

– Il y a peut-être du sang sur le drap. Tu es – étais – vierge ?

Elle regardait étonnée le drap taché.

– Non ! Tu t’es blessé ?

Il découvrait du même coup qu’il avait un frein sur le prépuce et qu’il s’était déchiré.

– J’ai peut-être été brutal ? l’interrogea-t-il décontenancé.

– Ça fait beaucoup de « peut-être », non ? C’est toi qui n’es peut-être plus vierge ?

 

Extrait du livre "Orange amère", paru en avril 2019.


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