Repenser le présent au-delà de la COVID-19 : une réflexion des résidents de la Maison du Mexique

Jan 22, 2021

Un récit de Ubaldo Bravo, résident à la Maison du Mexique.

Il est minuit. Les premières minutes de 2021 s’écoulent lentement, entourées d’un léger brouillard qui survole doucement la Cité Universitaire de Paris. 

Avec son bonnet d’hiver et un masque qui laissent à peine découvrir ses yeux d’homme sage, Louis, un des gardiens de la Maison du Mexique, parcourt les couloirs de cette résidence d’étudiants et découvre un réveillon insolite : trois petits groupes célèbrent, chacun dans une cuisine différente, le commencement d’une nouvelle période en espérant qu'elle soit meilleure que celle que vient de s’achever.

Six personnes dans le deuxième étage, quatre dans le premier, cinq dans le sous-sol. Le reste de la Maison est vide. Le bâtiment B semble abandonné. Quelques-uns sont partis chez leurs amis, d’autres ont préféré rester dans leurs chambres.

 « Mes meilleurs vœux à vous tous », dit Louis aux résidents du sous-sol. Ils sont très contents de cet accomplissement et lui offrent des pommes à la crème. Pendant qu’Alicia se lève pour lui servir ce dessert, Jean quitte cet espace où, il y a un an jour pour jour, plus d’une trentaine de résidents se préparaient pour continuer la bienvenue de 2020 dans la Fondation Deutsch de la Meurthe, à quelques pas d’ici.

A cette époque-là, Louis a parcouru le même trajet : s’il y a un an il était impossible de prononcer un seul mot dans le sous-sol, parce que les voix se diluaient entre une ribambelle de conversations et une musique espagnole très séduisante, la première soirée de 2021 sera marquée par le silence. On entendait les vibrations du RER B qui passe au-dessous de ce bâtiment. Avec plus d’attention, il était possible d’entendre quelques gouttes d'eau qui tombaient du robinet. Pas de chansons de Shakira, pas de grand repas pour le réveillon, pas de tacos pour le lendemain. C’est le même cas pour les deux autres groupes réunis dans les cuisines du premier et deuxième étage. Cette nuit semble ne pas plus garder ni l'esprit du passé ni l'espoir du futur : on désire que la Covid-19 quitte le présent.

Le sapin de Noël des voisins du sous-sol. Photo d’un résident de la Maison du Mexique.
Le sapin de Noël des voisins du sous-sol. Photo d’un résident de la Maison du Mexique.

 

Repenser 2021

Si la Covid-19 a provoqué un vertige bouleversant les relations humaines autour du monde, les résidents de la Maison de Mexique ont montré une résilience collective pour s’en sortir durant cette période encore ineffable.

Loin de chez eux, loin de leurs familles et loin de leurs amis (et du soleil pour les mexicains qui représentent 68%  de la population de cette résidence), les jeunes étudiants ont renouvelé la convivialité en suivant les mesures sanitaires établies par le gouvernement français ainsi que par les autorités de la Cité Universitaire : projections de films pour 6 personnes avec une réservation obligatoire à l’avance, groupes de soutien pour bien se concentrer maintenant que les cours se déroulent en distanciel, une célébration sui generis de la fête nationale du Mexique qui a eu lieu à différents moments de la journée, toujours en petit comité.

« Je ne sais pas si l’ambiance dans les autres résidences de la Cité Universitaire est très cool comme ici », raconte Clara, une étudiante espagnole primo-arrivante pour le cycle scolaire 2020-2021.

« J’avais trop faim quand je suis arrivée ici. Je n’avais que la triste moitié d’un sandwich que j’avais acheté à l’aéroport de Madrid. Mais aussitôt que je suis entrée dans la cuisine, les résidents m’ont accueilli comme s’ils étaient en train de m’attendre. Ils ont partagé avec moi leur repas avant même de connaître mon prénom ! ».

Lors du confinement au printemps dernier, la solidarité des résidents de la Maison du Mexique s’est renouvelée. Volontairement, ils se sont organisés pour gérer les espaces en commun ainsi que pour assurer l’approvisionnement de denrées alimentaires.  « C’était la commune du Mexique à Paris », rigole un résident français en faisant référence à un épisode historique de la fin du XIXe siècle. « En l’absences du personnel chargé d’entretenir la maison, notre devise est devenue l’autogestion ».

Consciente du besoin d’un coup de pouce pour certains résidents, Florencia n’a pas hésité de contacter l’association « Du beurre dans leurs épinards » laquelle, grâce à l’aide de ses bénévoles, a distribué des repas et des colis avec des produits de première nécessité pour les étudiants des cités universitaires d’Ile-de-France. En avril 2020, 80 résidents de la Maison du Mexique se sont vus bénéficiés de cette aide, et le 18 janvier de cette année l’association y est retournée avec le double de sollicitudes.

D’ailleurs, grâce à la direction de la Cité Internationale, les « Restos du cœur » y ont mis en place un point de distribution où plus de 800 repas sont distribués chaque jour pour les résidents de toutes les maisons.

Après le deuxième confinement, celui d’octobre et novembre, le gouvernement français a mis en vigueur un couvre-feu de 20h00 à 06h00 sur l'ensemble du territoire. Depuis le samedi 16 janvier, il a été avancé à 18h00 afin de prévenir la haute transmissibilité des variantes de la COVID-19.  Les universités ainsi maintenues fermées, une grande partie des résidents suivent leurs cours depuis leur chambre, dans la salle polyvalente, dans la salle de concert, ou dans la bibliothèque qui leur est exclusive, laquelle, soit dit en passant, est un paradis pour les mexicanistes en France.

Si vu de l’extérieur les mesures mises en place par le gouvernement français semblent plus contraignantes qu’ailleurs, les résidents de la Maison du Mexique témoignent qu’il en va tout autrement.

Les leçons du passé

Tapissée de livres sur l’histoire des guerres d’Europe et d‘Amérique, la chambre de Massiosare pourrait bien être la bibliothèque secondaire de la Maison du Mexique. En tant qu’historien, il souhaite que les liens de coopération, nés tout au long de 2020, ne soient pas oubliés si rapidement : il espère qu’ils soient transmis aux nouvelles générations de résidents.

Par rapport à l’ambiance d’avant-confinement, il considère que les résidents étaient plus éloignés les uns des autres, mais tout a changé dès le début de la crise sanitaire. Chaque étage est devenu une petite cellule qui travaillait pour entretenir la Maison du Mexique. A ce moment-là, les représentants d’étage étaient chargés d’informer et de discuter avec les résidents sur les besoins ou travaux à faire.

« Vraiment il y avait une organisation très fine de la part des résidents », affirme ce doctorant qui prépare une thèse dans la prestigieuse Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Néanmoins, d’après ses observations, cette volonté d’agir ensemble, qui reste encore en vigueur, est menacée d’être oubliée. 

Assis dans en coin de son lit, il regarde par sa fenêtre l’immense bâtiment aux briques rouges de la Maison Franco-Britannique qui contraste avec le ciel gris et nuageux de Paris. Avec ce beau paysage entouré d’arbres, il réfléchit sur les différentes périodes de l’histoire où certaines maladies ont bouleversé le quotidien.  « Pensons à une époque où il n’existait pas l’assurance maladie, ni les ambulances, ni la médecine préventive, ni les hôpitaux avec les services d’urgence. Dans ces conditions tout le monde était exposé à la mort à chaque instant » affirme le doctorant en faisant référence à l’historien français des mentalités religieuses, Jean Delumeau, mort en janvier 2020.

« Aujourd’hui, dans les pays développés, la vie est pratiquement protégée par différentes institutions et la science peut expliquer et répondre à une grande partie de maladies », comme c’est le cas de la COVID-19 avec les services de réanimation et le vaccin dont la formule a été trouvée en un temps record. Par ailleurs, pour le jeune historien spécialiste des guerres, l’information est un élément très puissant qui ne doit pas être négligé.

« Je suis sûr que, pour beaucoup de personnes, cette expérience a imposé une poussée réflexive dans des plans différents, soit dans le domaine de la gouvernance, de l’écologie ou du féminisme. Probablement certaines personnes ont changé d’avis sur quelques sujets, mais cette expérience globale n’est pas devenue le principal sujet dans les médias ni dans les conversations », regrette l’historien.

Aujourd’hui, « la question posée au moment du premier confinement, comment allons-nous refaire le monde après la pandémie, est pratiquement absente des plateaux télé. Ne laissons pas cette expérience s’effacer au détriment d’autres informations, ou pire, par l’ouragan des fake news ! ».  

La puissance de la musique face à cette épidémie

Arrivée en France à la fin de 2019, la Maison du Mexique a été le premier domicile à Paris d’Ishikura, jeune violoniste japonaise. Au début de 2020, elle a quitté la capitale française quelques jours avant la fermeture des frontières pour rejoindre son pays où elle devait se présenter à un concours. Néanmoins, tout a été annulé, y compris son vol de retour en Europe.

Depuis le Japon, elle a suivi, par visioconférences, ses cours de violon dispensés par l’École normale de musique de Paris.  « C’était pas mal, mais bizarre quand même », raconte cette musicienne récompensée dans différents pays européens. « Le son était de mauvaise qualité, des problèmes de connexion d’internet, et la différence d’heure », car le Japon est en avance de 8 heures par rapport à la France. « Je n’entends rien ! J’ai répété plusieurs fois cette phrase face à mon ordinateur. Bizarre, bizarre. », raconte-t-elle en rigolant de cette expérience. Finalement elle a pu rentrer dans l’hexagone en juin 2020.

Une fois de retour à la Maison du Mexique, elle considère que rien n’a changé ici parce que depuis qu’elle est arrivée tout le monde a été très sympa avec elle. « Au Japon, nous sommes très réservés, disons, très timides, mais avec la communauté mexicaine il en va tout autrement. En plus, ils sont très intelligents ».

Elle regrette que l’actuelle pandémie empêche la vie culturelle ainsi que le public ne puisse plus se réunir et profiter des concerts qui font battre les cœurs des mélomanes, comme il s’est passé dans les premiers jours de son arrivé en France, à l’occasion d’une présentation qu’elle a offert dans la salle de concert de la Maison du Mexique pour tous les résidents de la Cité Universitaire.

Mais si ses plans ont beaucoup changé en Europe, comme c’est le cas d’un concours en Lituanie où elle devait jouer sur place mais, vu les circonstances, elle a dû envoyer une vidéo pour participer, elle continue en travaillant pour le futur. En effet, elle écrit et pense le futur avec une subtilité des phrasés et un lyrisme naturel qui transmet l’énergie de ses contemporains :  la musique d’Ishikura reflète le dynamise d’une génération qui pose de nouvelles questions et des nouvelles réponses sur l’état des lieux de la planète. Avant le petit déjeuner, elle joue la 5ème sonate pour violon et piano de Beethoven, elle mange le Concerto de Sibelius et elle dîne la 2ème sonate pour violon seul de Bach.

Ce régime de musique qui résonne à travers les murs de la Maison du Mexique et qui invite à rester dans les couloirs du bâtiment B, où se trouvent les salles pour les musiciens, a déjà obtenu des résultats : présélectionnée pour le prestigieux concours international Jascha Heifetz, elle connaitra les résultats à la fin février.

« Il nous reste qu’à travailler, et travailler beaucoup ».

Le monde est un petit village

Avant de sortir de son studio pour acheter un café au Crous de la Cité Universitaire, Juan analyse une étude sur la relation entre l’intensification de l’utilisation des ressources naturelles et l’évolution du nombre d’épidémies sur Terre. Il sauvegarde le paper dans une clé USB, puis il l’imprime à l'aide d'une machine au service des résidents de la Maison du Mexique.

Pendant une promenade autour de la grande pelouse, il explique ces graphiques publiés par un laboratoire newyorkais. « La croissance de la richesse a besoin de ressources naturelles, cela contraint des dizaines d’espèces à quitter leur habitat et à interagir avec d’autres animaux, une condition parfaite pour provoquer des zoonoses », les maladies transmissibles entre humains et animaux, comme c’est le cas des grippes aviaires et porcines, et très probablement de la COVID-19.

« Ces graphiques donnent des pistes pour vérifier la relation entre la destruction des écosystèmes et l’augmentation des pandémies dans les dernières décennies. La COVID-19 est une alerte provenant de la Terre ».

Une fois les feuilles pliées pour les relire après, cet immunologue mexicain arrivé à Paris en septembre 2019 profite de l’air de la nouvelle année 2021 en se promenant dans la Cité Universitaire, son lieu préféré en France.

« Regarde ! », dit le chercheur, « tous ces jeunes arrivent de tous les coins de la Terre et partagent leur culture, leur vision de la vie et leurs espoirs, ici. On est en France et en même temps on est dans tous les pays ! ».

Avant de rejoindre ses compatriotes de la Maison du Mexique en septembre 2020, il a vécu sa première année dans la Maison du Cambodge dans le cadre d’une convention entre la Cité Universitaire et l’Université de Paris. Cela dit, il est inévitable de lui demander les différences entre une maison et l’autre :

« Jusqu’à présent je ne connais que deux maisons », explique ce doctorant au Centre de recherche sur l’inflammation de l’hôpital Bichat, « je considère que seul change l’architecture entre une maison et l’autre. Même si les maisons portent le nom d’un pays ou d’une région du monde, j’ai l’impression que les nationalités s’effacent à l’intérieur. Quand bien même la communauté mexicaine était à quelques pas de la Maison du Cambodge, j’ai toujours eu l’impression d’y être chez moi ». De plus, ce jeune chercheur spécialiste des maladies auto-immunes considère qu’il n’y a aucun autre lien en commun, et plus fort, que la solidarité entre les résidents des deux résidences.

Les expériences qu’il a vécu dès son arrivée, ont fait que la Cité Universitaire soit son lieu préféré en France. « Architectoniquement, c’est un espace formidable. Les jardins, les îlots forestiers, la grande bibliothèque de la Maison Internationale, le restaurant de la Maison de la Corée, les espaces sportifs… Néanmoins, quand la plupart des résidents sont partis pour rejoindre leurs familles au début de la crise sanitaire, la Cité a été littéralement abandonnée ». Donc, tous ceux qui sont resté ont dû inévitablement réinventer le quotidien et les espaces, raconte le scientifique.

« On a eu le temps de nous connaitre plus personnellement, échanger des avis, entendre les histoires de nos vies, bref, il y eu une entraide pour chaque difficulté. On a eu aussi le temps pour réfléchir sur l’avenir. Depuis le confinement je ne regarde plus la Cité comme un ensemble de résidences d’étudiants et de chercheurs, sinon comme un espace où le monde devient un petit village plein d’espoirs et de solidarité. Impossible de ne pas aimer la Cité ! ».

 

Un récit de Ubaldo  Bravo, résident à la Maison du Mexique.


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